La Nouvelle Revue d'Histoire n°41

dirigé par Dominique Venner

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Des catastrophes aux renaissances

na, 14 octobre 1806. Ce fut comme un tremblement de terre. Endormie sur les lauriers du Grand Frédéric, l’armée prussienne était morte. L’écrasante défaite était confirmée le jour même à Auerstedt. Berlin était occupé, le roi en fuite, la Prusse comme rayée de la carte. Quel choc! Tandis que les élites s’inclinaient, une poignée de rebelles préparait un futur redressement. Dans l’histoire du monde et dans celle de l’Europe, les catastrophes ne se comptent pas, pires encore et bien plus cruelles que celle de 1806. Dès que l’on se reporte un instant aux périodes antiques, on est saisi par l’accumulation de destructions, mais aussi de renaissances. Les ruines des sanctuaires et des cités témoignent pour la mort apparente et aussi pour la résurrection des civilisations. Elles rappellent la part éminemment tragique de la vie, individuellement éphémère, mais perpétuellement renaissante dans la trame des peuples et de leur destin.

Ce sont des réflexions à cultiver dans les périodes un peu sombres, quand l’avenir inquiète plus qu’il ne rassure. Dans ces moments, il est précieux de se souvenir que d’autres ont vécu des épreuves dont ils ne voyaient pas l’issue. Pour ma part, je songe souvent au désespoir absolu de tant de Russes brisés par le joug absurde et féroce du communisme. Je songe à tous ceux qui moururent sans avoir pu imaginer qu’un jour le cauchemar prendrait fin et que renaîtrait une nouvelle Russie, fidèle à elle-même bien que différente.

Les Prussiens de 1806 avaient aussi des raisons de désespérer. L’émouvante reine Louise mourut sans savoir que son pays allait renaître. Son monde avait soudain basculé. Le Grand Frédéric était mort en 1786, son œuvre frappée de désuétude. Trois ans plus tard, une incroyable révolution commençait en France. Les acteurs de ce grand drame avaient juré la paix à tout l’univers. Avant moins de trois années, ils commençaient une guerre de conquête comme on n’en avait pas vu en Europe depuis mille ans. Témoin de ces événements, enfermé en 1793 dans Mayence qu’occupaient les Français, Goethe écrivait dans son Journal : « En deux ans, je venais de vivre en personne et en témoin direct le terrible écroulement de toutes choses. » Retenons ces mots: « le terrible écroulement de toutes choses. »

Au printemps de cette même année 1793, les troupes prussiennes encore invaincues étaient devant Mayence. Parmi elles servait un porte-enseigne (Junker) de douze ans. Il était si frêle et son drapeau si lourd que les soldats l’en déchargeaient, sauf pour traverser les villages, salué par les bonnes gens. Deux jours avant la capitulation de Mayence, le jeune garçon monta en grade. Le Fähnrich (aspirant) Carl von Clausewitz poursuivra la campagne à cheval et en tenue d’officier. Il était né le 1er juin 1780 près de Magdebourg, fils d’un ancien soldat. En 1801, il entra à l’Académie militaire de Berlin, que Scharnhorst entreprenait de réformer. Le maître et l’élève s’engagèrent sur les voies frayées par la rigueur logique de Kant. Il s’agissait d’appréhender le phénomène guerre par les catégories de l’entendement, de mieux saisir le réel pour le soumettre à sa volonté. Ainsi se préparait la régénération de la Prusse.

Contemporain de Clausewitz, son aîné de trois ans, Heinrich von Kleist avait suivi tout d’abord une carrière analogue. Sa famille s’honorait d’au moins vingt généraux prussiens. Porte-enseigne lui aussi en 1793 devant Mayence, il quitta l’armée en 1799 pour devenir un poète errant. Par ses tourments et son art divinatoire, dans ses tragédies, La Marquise d’O (1807), Le Prince de Hombourg (1810), il allait apporter la contribution exigeante de sa poésie à la régénération de l’âme prussienne. On sait que l’action n’est rien si elle n’est soutenue par un idéal élevé.

Clausewitz et Kleist étaient habités par l’image de la Prusse forgée sous les murailles de Mayence. Kleist en sera obsédé, rêvant la Prusse jusqu’à en mourir. Clausewitz, lui, la pensait et agissait. Au cœur des ruines, l’un et l’autre préparaient la renaissance.

Car tel est le bienfait paradoxal des catastrophes. Seules les épreuves ont le pouvoir de révéler les âmes droites qu’ignorent les temps ordinaires. Inversement, l’expérience de la vie montre combien les victoires sont mensongères. Parmi les foules qu’elles attirent pour les corrompre, elles sont impuissantes à séparer l’or du plomb. Seuls les obstacles peuvent en décider.

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